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Design Graphique Inclusif & Accessibilité | Interview de Cécile Rouyer (Senuba)

Alors que j’écrivais mon livre “Vivre de ses livres grâce à l’auto-édition” (qui sortira prochainement !), je me suis demandé s’il faudrait (et si je pourrais) l’imprimer en braille, pour qu’il soit accessible aux personnes malvoyantes. Je me suis un peu penchée sur le sujet et ai écrit un petit paragraphe là-dessus dans mon livre.

Quelques temps plus tard, alors que je retrouvais mon amie entrepreneure Cécile pour un café à Montpellier, elle m’expliquait qu’elle s’était justement spécialisée dans “l’Accessibilité” en tant que Designer Graphique. C‘est-à-dire le fait de concevoir des supports de communication spécifiquement adaptés à des publics handicapés (qui ne se limitent pas aux malvoyants, loin de là, comme nous l’explique Cécile dans l’interview !).

Au-delà de l’Accessibilité, elle fait ce que l’on appelle du “Design Inclusif”, c’est-à-dire qu’au lieu de concevoir un support de communication classique, sans penser à ces publics-là, elle les inclue dès la conception. Ainsi, le support est accessible de tous : “Ce qui répond aux besoins des uns (les publics handicapés), est un confort pour les autres (les publics non handicapés)” comme le dit Cécile.

Dans cette interview, je questionne Cécile sur l’aspect entrepreneurial de ce métier : comment est-elle passée du Designer Graphique classique au Design inclusif ? Comment est-elle montée en compétences ? Comment trouve-t-elle des clients ? En trouve-t-elle assez pour en vivre ? Y a-t-il encore de la place pour devenir Designer Graphique aujourd’hui ? Et plein d’autres choses encore que tu peux découvrir en écoutant l’interview grâce au lecteur ci-dessous 👇, ou bien sur ta plateforme d’écoute préférée parmi celles listées ici, ou en lisant la transcription écrite ci-après.

Transcription de l’interview de Cécile

Isis : Est-ce que tu peux nous expliquer ton métier ?

Cécile : Mon métier c’est “Designer Graphique”. Pour toi c’est quoi ?

Isis : Pour moi c’est faire du “graphisme”, donc tout ce qui est visuel, à la fois en ligne (site web, etc.) et hors ligne (tract, etc.).

Cécile : J’aime bien poser cette question… Je préfère dire que je suis Designer Graphique que Graphiste car dedans il y a le mot “design” : on est dans l’analyse du besoin,, les fondations d’un projets, ce qui pourrait être construit en termes d’outils de communication. Si on prend l’analogie de la construction d’une maison, ce serait poser les fondations. Et le graphisme c’est tout l’aspect esthétique : la mise en forme (avec l’analogie de la maison : c’est la peinture, la déco).

C’est pas juste faire quelque chose de joli. Il y a de la conception.

Isis : Est-ce que pour toi, tout “graphiste” est “designer graphique” ?

Cécile : chacun a sa définition. On est dans de la communication visuelle. Donc il faut forcément qu’à travers le support de communication qu’on va développer, ça va être à destination d’un public particulier et il faut adapter le visuel. 

Le Graphiste qu’on appelle “exécutant”, lui, va être juste sur la mise en forme et là, la partie design est absente.

Isis : Tu fais du Design graphique spécialisé en Accessibilité (ou Design inclusif), peux-tu nous expliquer ce que c’est ?

Cécile : Je crée des supports de communication adaptés à des publics handicapés : ça peut être des handicaps psychiques, physiques, ou mentaux, mais aussi environnementaux ou culturels. Ça peut être pour des personnes malvoyantes, avec une communication qui va être adaptée ; mais aussi des publics allophones (personnes qui ne parlent pas la langue du pays dans lequel elles s’inscrivent) et il faut que j’approche le support de communication de cette façon à ce qu’ils comprennent. Il va falloir penser support imagé, peut-être traduit, que ce soit plus facile à lire mais sans être complètement infantilisant.

En gros, l’accessibilité, c’est construire des supports de communication pour des publics handicapés. Et ici, on peut dire qu’un handicap c’est une contrainte ou un obstacle à l’information. Ce n’est pas simplement “je suis en fauteuil roulant“ ou “je suis aveugle”.

Mon rôle là-dedans c’est d’être en empathie par rapport à ces contraintes-là, pour ensuite proposer des supports pour faire en sorte que ces publics aient accès à l’information.

Isis : Ces publics sont les “bénéficiaires” de ton travail (ceux qui l’utilisent), qui sont tes “clients” (ceux qui payent) ?

Cécile : Ça peut être des services publics. Par exemple, dernièrement, j’ai travaillé pour une branche du service public qui s’occupe des personnes réfugiées. Tout à l’heure je parlais de publics allophones, c’est parce que récemment j’ai créé un support de communication dédié à des personnes réfugiées qui arrivent en France et ont besoin d’informations pour débuter leur vie ici. Il fallait, avec l’équipe, trouver ce bon équilibre visuel pour que ça puisse répondre aux attentes de ces personnes-là.

Ça peut être avec des structures du médico-social qui sont en contact avec des publics handicapés et qui ont des “besoins spécifiques”. Bon moi je trouve que l’on a tous des besoins spécifiques, mais les structures vont avoir besoin d’une communication adaptée pour les publics qu’ils vont recevoir.

Et après je vais travailler avec des agences spécialisées en accessibilité, ou en tout cas en Design Inclusif. Les deux sont assez liés.

Le “Design Inclusif” c’est le fait de créer des supports de communication qui vont parler au plus grand nombre, y compris aux personnes handicapées. Il a une dimension beaucoup plus globale que “l’Accessibilité”. Le Design Inclusif va être une démarche encore plus ouverte, dans la prise en considération des humains divers et variés avec lesquels on communique, ce qui est assez complexe.

J’ai un peu du mal à l’utiliser en ce moment parce que je le vois partout et il devient un peu signe de bon sentiment : “je suis inclusif”.

“L’Accessibilité”, pour moi, va être vraiment dédiée à des besoins spécifiques. Je n’ai pas encore trouvé d’autre expression. On part de ces besoins particuliers et ça crée une ouverture vers d’autres publics qui ont pouvoir prendre en main tous ces outils-là.

Isis : ça me fait penser à l’époque où on parlait de penser le Design d’abord pour le mobile, car plus de contraintes, et ensuite on l’étend à l’ordinateur. Et pareil en entrepreneuriat : tu vas viser une cible prioritaire, mais d’autres cibles secondaires peuvent se greffer alors qu’elles n’étaient pas visées.

Cécile : oui, c’est même ça qui est intéressant dans cette démarche inclusive. Souvent, il y a des prises en main auxquelles on n’avait pas pensé. Par exemple, la télécommande au départ avait été inventée pour des personnes qui ne pouvaient pas se déplacer, mais maintenant tout le monde a une télécommande chez lui. Bon là c’est un exemple d’objet plus que de support de communication mais ça montre un exemple d’une fois où on a dû trouver une solution pour un public particulier, et où tout le monde s’en est emparé après.

Isis : Est-ce que tu peux nous raconter le parcours qui t’a amenée à faire ça ? Est-ce que tu faisais du Design classique avant de passer sur l’Accessibilité ? Depuis combien de temps es-tu freelance ?

Cécile : Je suis à mon compte depuis maintenant bientôt dix ans, oula ! Ça commence à faire. Mais ça a été par hasard. Je ne me destinais pas à être entrepreneure. Je suis devenue freelance par défaut, ou chance ou hasard, je ne sais pas comment le traduire. 

Disons que j’ai un parcours assez classique au niveau design. J’ai fait ce qu’on appelait à l’époque (mais ça n’existe plus) une “prépa artistique” ou “mise à niveau en arts appliqués”, un BTS, et ensuite j’ai poursuivi avec un Master en Design Graphique.

Sauf qu’à la fin de ces études-là, je me suis posée et je me suis dit ‘“Qu’est-ce que je fais ?”, je n’avais pas pensé à la suite. Mais j’ai eu une opportunité de travailler pendant un an dans une agence de communication en tant que Graphiste, où je travaillais à la fois sur de l’imprimé et du numérique. 

Je n’arrivais pas encore à mettre les mots dessus mais il y avait quelque chose qui me gênait dans cette expérience-là. J’avais des collègues qui étaient assez blasés. Ils faisaient ce métier, ils étaient là, parce qu’il fallait travailler. À 23 ans, ça me tracassait de voir ça. Je trouvais que les horaires étaient assez absurdes, j’avais l’impression d’être dans le film “Un jour Sans Fin”, où c’est le même jour qui se répète à l’infini, et où il se passe toujours la même chose à la même heure. 

Je ne comprenais pas pourquoi, quand je n’étais pas efficace à mon boulot, je ne pouvais pas juste aller me promener. Or, moi à 15h c’est terrible, je ne suis vraiment pas efficace parce que phase de digestion, zone de tranquillité… Mais j’étais devant mon ordi, à moitié à baver devant.

Au bout d’un moment je me suis dit “je ne vais peut-être pas rester là, je vais faire autre chose”. J’avais toujours eu envie de voyager. Je voulais financer ce voyage-là. Pour ce faire, j’ai commencé à démarcher, en tant que freelance. C’est comme ça que ça a commencé. pendant cinq ans j’ai été freelance, je faisais un peu de tout, mais je travaillais surtout dans l’édition : je faisais des maquettes et couvertures de livres.

Mais là, dans ma tête, pour moi “l’entrepreneuriat” c’était un grand mot. Je ne savais pas vraiment ce que c’était et je ne me considérais pas comme telle et c’est une découverte qui est apparue il y a deux ans seulement, après cinq ou six années de freelance.

C’est quand j’ai découvert l’Accessibilité et le Design Inclusif, j’ai eu une sorte de déclic. je me suis dit “Je pourrais peut-être construire mon business autour de ça. Je ne comprends pas que personne ne s’en saisisse, c’est hyper important comme sujet de parler à tous, de communiquer pour tous, ça me paraît une telle évidence”. J’ai même envie de te dire qu’être spécialisée en Accessibilité pour moi qui est dans un métier de communication, ça n’a pas de sens car je suis censée communiquer avec tout le monde.

C’est vraiment un sujet que j’ai aussi découvert par hasard, donc je ne sais pas, il y a peut-être un destin dans ce chemin entrepreneurial. Mais j’ai mis un pied dans le sujet quand j’étais à une formation en édition numérique (où j’apprenais à faire des livres numériques), et que j’ai entendu une phrase lancée par l’intervenante : “Vous savez que le livre numérique c’est super pour les personnes empêchées de lire”. Je me suis dit “Ah mais il y a des gens qui ne peuvent pas lire ?”, je n’étais pas consciente de ça. En tant que grande lectrice, je trouve ça terrible, c’est pas possible, comment ça se fait que certaines personnes puissent être empêchées de lire ?

C’est comme ça que j’ai découvert d’abord l’Édition adaptée : des ouvrages qui vont être adaptés à un public en particulier. Ça peut être des élèves dyslexiques, des enfants malvoyants. On va créer des livres qui peuvent être vus ou lus différemment.

De là j’ai aussi découvert l’Accessibilité numérique : est-ce que les sites web vont être navigables ou perceptibles par l’ensemble des internautes (spoiler alert : non, ce n’est pas le cas, il y a plein de choses à faire en ce sens-là).

En allant d’édition adaptée à l’accessibilité numérique, je suis allée vers le Design Inclusif. J’en suis venue à me dire, c’est tellement logique de produire des supports de communication qui vont pouvoir être pris en main par tous que je ne comprends pas pourquoi je ne l’ai pas fait avant. 

Il y a un gros fossé de sensibilisation, de méconnaissance et de négligence du sujet qui n’est pas du tout pris en main par les communicants, par les entreprises, ou par les écoles.

C’est vraiment à ce moment-là que le côté entrepreneurial est né : en étant portée par cette envie de défendre ce projet méconnu et si essentiel pourtant. 

Isis : Dirais-tu que ça t’a donné un cap, une direction vers laquelle aller avec ton business ?

Cécile : En tout cas un élan, un engagement certain, un vrai désir de porter le sujet et surtout de le transmettre. 

Isis : Est-ce que tu sais combien vous êtes en France à être spécialisés sur l’Accessibilité ?

Cécile : On est très peu. Je connais juste quelques autres personnes qui font ça en tant qu’entrepreneurs. Il y a également environ cinq agences de communication vraiment spécialisées là-dedans. Quand on échange ensemble, on est contents de pouvoir avoir des discussions enflammées parce qu’on a véritablement un engagement similaire, il y a une synergie qui se crée. Mais sinon c’est vraiment encore un sujet qui est mis de côté.

La question de l’accessibilité numérique prend quand même de plus en plus de place maintenant. Notamment parce qu’il y a des obligations légales pour certaines grosses entreprises (à partir d’un certain chiffre d’affaires que je n’ai plus en tête) et les services publics, de rendre leurs sites accessibles. Donc ça s’agite un peu, sous peine de sanctions.

Mais justement, il y a deux jours, l’obligation a été repoussée à 2027 alors qu’elle était prévue pour 2025. Ça veut dire que les personnes handicapées qui n’ont pas accès à ce contenu numérique vont encore devoir attendre cinq ans, et ne vont pas pouvoir être autonomes dans leurs démarches.

L’accessibilité c’est ça aussi : permettre à chacun d’être autonome dans ses démarches. Or, ne pas créer les supports de communication adaptés, c’est les condamner à être accompagnés. Alors que si les choses étaient bien faites, s’ils étaient écoutés, ils pourraient être autonomes. Je défends ça aussi : l’autonomie.

Le Design numérique prend de plus en plus de place, ce qui me saoûle un peu car l’accessibilité, c’est aussi pouvoir laisser le choix : numérique ou autre. 

Et, pour avoir discuté avec des personnes qui ne sont pas dans le milieu mais sont dans le Graphisme mais dans le Design en général, ça commence à prendre un peu plus de place. Surtout parce qu’il y a une demande de la nouvelle génération qui est assez en demande d’inclusivité, d’éthique, de responsabilité. De fait, dès qu’on parle de donner sa place à chacun, l’Accessibilité commence à faire écho.

C’est pour ça que le travail de transmission de connaissances est très important. C’est ce que je fais sur les réseaux ou sur mon site. Ou là, prochainement, auprès d’étudiants. Ça va être passionnant d’entendre leurs questions, et d’avoir une conversation avec eux sur le sujet.

Isis : Oui, tu as vraiment envie de porter ça à la conscience des gens qui n’y ont pas pensé, qui ne sont pas touchés ou sensibilisés.

Cécile : Oui, si ça peut faire tilt dans l’esprit de quelques uns, oui, pourquoi est-ce que je ferais les choses seulement pour une partie du public que je veux toucher et non pas pour tout le monde ? Donc oui, il y a un grand travail d’acculturation à inscrire à la fois dans les parcours universitaires mais aussi dans les entreprises.

Isis : Oui et c’est pour ça que tu es sur le podcast aussi. Parce que des Designers il y en a plein, des Designers Graphiques spécialisés en Accessibilité, beaucoup moins, donc c’est atypique et moi j’adore ! Et puis c’est une cause qui me touche. En écrivant mon livre sur l’auto-édition, à un moment je me suis posé la question, même si je n’ai personne de concerné dans mon entourage. Je me suis demandé s’il fallait que j’imprime mon livre en braille, je me suis un peu renseignée, et du coup j’ai mis un petit paragraphe là-dessus dans mon livre. Et je me pose aussi la question pour mon site Internet.

Isis : Est-ce que sans les obligations légales, des gens seraient prêts à payer pour rendre leurs sites accessibles ? Sachant que c’est quand même très altruiste et j’ai l’impression que ça correspond aux valeurs de certains mais pas d’autres. Est-ce que, selon toi, le seul moyen qu’on y passe, un peu comme l’écologie, c’est de mettre en place des lois qui obligent à le faire ?

Cécile : Je pense que oui car, pour les entreprises privées, il y a des intérêts économiques derrière donc ils ne vont pas nécessairement prendre le temps de le faire car ça coûte de l’argent. Quand il y a des obligations, ça permet d’amener ce droit fondamental aux concernés, sinon ça ne serait pas pris en main, car ces publics sont considérés comme une niche. Les entreprises se disent “C’est bon, on n’a pas de personnes handicapées qui viennent sur notre site”, alors que c’est faux. Ou alors ils ne viennent pas parce que le site n’est pas accessible, logique.

Je pense que, sans obligation légale, ça serait mis de côté, par méconnaissance aussi. Ou ne pas savoir par où commencer. Ou parce qu’il n’y a pas le budget.

Je ne sais pas si c’est une démarche altruiste. Moi ça me paraît tellement logique de le penser dès le départ comme ça : je suis un service public ou une entreprise, je dois vendre tel objet ou proposer tel service, pourquoi je vais me limiter à ne le proposer qu’à une partie de la population et pas à une autre ?

Isis : Si j’ai bien compris, tu disais que si on prévoit pour les personnes handicapées, alors ce sera aussi accessible pour les autres.

Cécile : Oui, ce qui va répondre à un besoin pour les uns, sera un confort pour les autres. C’est vraiment cette ouverture et cette souplesse là qui est promise si on place l’accessibilité tout au long d’un projet, que ce soit le développement d’un service ou la préparation d’un site de vente ou que sais-je encore.

Isis : J’ai l’impression que beaucoup de gens pensent à l’écologie, ou l’inclusivité au sens des genres, j’entends beaucoup moins de personnes penser à l’accessibilité.

Cécile : C’est peut-être aussi parce qu’en général, le handicap égale “je suis en fauteuil”. On a une vision assez limitée, alors que c’est très pluriel. On peut avoir un handicap temporaire (tu te casses un bras, ou t’as perdu tes lunettes, t’as ton bras pris par ton bébé donc tu n’as plus qu’une main pour te servir de quelque chose), ou un handicap permanent. C’est beaucoup plus pluriel que ce qu’on pense. Ce n’est pas seulement faire des sites web pour les aveugles. Ça peut être pour ma grand-mère qui n’a jamais utilisé d’ordinateur de sa vie et est très handicapée devant une interface numérique. C’est une vision qui reste assez limitée, ou méconnue, ou qui peut faire peur. Alors que c’est quelque chose qui peut nous arriver à tous à un moment de notre vie.

Isis : Oui, comme tu dis, on n’est pas forcément éduqués. Rien que le fait que tu en parles là, moi je me sens sensibilisée. Parfois on ne se pose pas la question et rien ne va nous y faire penser. L’autre fois, sur le site d’une maison d’édition spécialisée dans les grands caractères, tout en haut du site était marqué “AA Dyslexie”. J’ai été curieuse, j’ai cliqué dessus, et tout le site s’est transformé, la police était complètement différente.

Cécile : Ah c’est de l’Open Dys ça, ça a été créé pour des lecteurs dyslexiques. C’est encore un autre sujet mais les typographies adaptées existent mais n’ont pas de répondant scientifique. Des fois, l’utilisation d’Arial ou helvetica convient tout autant, ça dépend des lecteurs. Mais ce que t’as vu sur le site est intéressant car ça montre toute la souplesse que raconte l’accessibilité : en gros, donner le choix à l’internaute de choisir comment afficher le service qui est mis à disposition. Ça va au-delà d’adapter un support pour un handicap particulier.

Il y a beaucoup cette tendance du Mode Sombre ou Mode Clair. Ça tu peux choisir ce que tu préfères, et à quel moment de la journée. Par exemple, le mode Sombre le soir. Pour certains, ça sera plus accessible de lire comme ça.

C’est pour ça qu’au départ c’était un exercice délicat pour moi de raconter l’Accessibilité et le Design Inclusif parce que tu vois que c’est tellement large. C’est tellement une question de souplesse, de considération, d’écoute, d’adaptation, que ça ne va pas répondre qu’à un handicap en particulier, mais d’ouvrir les possibilités, et de laisser le choix à la personne d’accéder à l’information comme elle l’entend.

Isis : Comment as-tu fait, en tant que Designer Graphique classique, pour monter en compétences sur ce sujet de l’Accessibilité et du Design Inclusif ?

Cécile : Alors si je ne m’arrête pas sur mon syndrome de l’imposteur qui est toujours là, j’ai énormément lu de ressources, écouté des podcasts, et parcouru des outils anglo-saxons. Il y a énormément de ressources sur le sujet aux Etats-Unis et au Canada, et notamment au Québec. Il y a une prise en considération du sujet beaucoup plus marquée. Le sujet ets moins négligé qu’il ne peut l’être ici en France.

Ça m’a permis de plonger dans le sujet, sans savoir ce que je cherchais, et de regrouper toutes les informations que je pouvais lire : c’est quoi le handicap au final ? C’est quoi l’inclusion ? C’est quoi le Design Inclusif ? C’est quoi l’accessibilité numérique finalement ? 

J’ai vraiment déblayé le terrain en lisant, en me renseignant, en allant sur les réseaux et notamment des groupes spécialisés soit en Design Inclusif et Accessibilité, soit des groupes de personnes handicapées qui racontaient leur quotidien, en racontant leurs difficultés, leurs obstacles. Alors là, un monde s’est ouvert à moi car je n’en avais aucune idée. C’est fou toutes ces difficultés au quotidien car non seulement elles ont un handicap, mais en plus on leur rajoute un handicap car tout ce qui est service de communication ou d’information n’a pas été pensé pour tous.

J’ai vraiment appris de ces échanges-là, j’ai rencontré des personnes handicapées pour qu’elles me racontent comment ça se passe pour eux au niveau de leur quotidien. Pour le coup, là j’ai vraiment dépassé ma timidité pour aller à leur rencontre. À chaque fois j’apprends tellement d’ailleurs, j’adore ce temps de rencontre-là.

Petit à petit, j’ai désappris mon métier, pour mieux le réapprendre. Je continuais à travailler pour mes clients, puis je commençais à leur amener le sujet. Dans ma manière de créer des maquettes de livres, à les penser différemment : est-ce que là, au lieu de faire du joli, je pourrais pas plutôt faire du lisible ? Est-ce que ça va aller pour des élèves qui ont des difficultés à voir, à lire, à manipuler le support ?

Ça s’est finalement instillé dans ma pratique du mon quotidien.

Ensuite j’ai fait une formation en Design d’Interface Accessible pour asseoir ces connaissances-là. Puis tous les jours je pratique, j’apprends, j’échange avec les quelques acteurs du métier (freelances et agences ; en France et au Québec). On est passionnés et toujours très heureux de pouvoir échanger.

Isis : Est-ce que tes clients te posent des questions autour de ta légitimité à faire ce métier ?

Cécile : Pas tellement car les personnes avec lesquelles je travaille sont déjà sensibilisées au sujet de par les personnes qu’elles accompagnent. Donc je n’ai pas tellement de difficultés à amener le sujet, à donner des conseils et des recommandations.

Après, je ne sais pas si tu te rappelles mais quand on avait parlé de ce podcast, je t’avais demandé si je pouvais venir avec une personne handicapée parce qu’en parlant de ce sujet, il y a un syndrome de l’imposteur car ce n’est pas moi qui vais en parler le mieux. Le mieux c’est de demander au premier concerné, d’aller voir les publics concernés et montrant les propositions, et améliorer avec eux. C’est vraiment cette alliance entre mon client, les personnes concernées et moi qui va créer l’Accessibilité.

Isis : As-tu assez de travail pour être à temps plein sur ce sujet ?

Cécile : Oui, car j’ai choisi d’être seule. Je ne sais pas si tu connais Paul jarvis, un Américain qui a écrit The Company Of One. J’ai toujours voulu être seule aux manettes, tout en m’entourant de collègues sur certains projets si besoin. Étant seule aux commandes avec ce sujet qui prend plus d’importance, et parce qu’on est peu nombreux à le proposer, je ne rencontre pas de difficultés à trouver de nouvelles commandes. 

Après il m’arrive de travailler aussi bénévolement car certaines fois ce sont dans des tissus associatifs qui n’ont pas vraiment de budget mais je peux quand même travailler sur certains outils avec eux.

J’ai limite envie d’être débordée pour que d’autres prennent la chose en main.

Isis : Aujourd’hui, as-tu le sentiment que l’offre (Designers Graphique Spécialisé en Accessibilité) dépasse la demande (ceux qui sont prêts à payer pour obtenir un site accessible), ou au contraire commencez-vous à être débordés et il faudrait plus de monde qui travaille là-dessus ?

Cécile : Ça dépend des spécialités. Ce qui est beaucoup demandé dans le marché du Design en général, c’est le Design d’Expérience Utilisateur (Design UX) : analyse du besoin, rencontre avec le public, fondation du projet, travail sur le fond d’un projet. Là, on assiste à une pénurie de personnes dédiées à ce sujet-là sur la question de l’Accessibilité.

Pour ce qui est du Design Graphique (ou “Designer UI”), j’ai la sensation que c’est encore trop mis de côté par rapport au Design UX, ou en tout cas aux branches du Design qui sont très axées sur le numérique et l’accessibilité. Alors qu’il a son rôle, sur les contrastes des couleurs, la taille des boutons. Il travaille main dans la main avec le Designer UX qui travaille sur le squelette du site, la navigation du site, les informations à mettre en œuvre, etc. Mais n’empêche qu’il y a de plus en plus de demandes sur le sujet, et pas assez de personnes acculturées sur le sujet.

Isis : Toi tu fais les deux, UI et UX ?

Cécile : De plus en plus. Je travaille pas non plus beaucoup pour le numérique, mais de plus en plus. J’ai un peu de mal avec le fait de me considérer UX car il y a des notions en ergonomie, en méthodologie et en connaissance sociale et psychologique que je n’ai pas, mais j’ai quand même une approche comme ça car je travaille sur le design d’un projet. Donc je vais être dans l’analyse et la construction d’un projet, mais de plus en plus aussi dans le contact avec les publics concernés. Le tout mixé va rejoindre le design d’expérience utilisateur (UX).

Isis : Pour mieux comprendre, peux-tu donner quelques exemples de ce qui rentre dans la case “UX” de l’accessibilité ?

Cécile : Oui, j’ai travaillé sur la maquette d’un livre scolaire, justement pour un public dyslexique. La partie design a été d’aller questionner les élèves, les enseignants et les parents d’enfants dyslexiques, pour savoir où était le besoin tout simplement : est-ce qu’on va passer par un ouvrage numérique ou papier ? Quels sont les freins et obstacles ? Les difficultés exprimées par les élèves ? Toute cette phase d’analyse et de questionnement va vraiment être au cœur de la démarche UX.

Ça ne va pas être le cas de tous les projets, on ne va pas toujours chercher les besoins à la source, mais tout le travail de l’UX, au-delà de l’analyse des données et la construction du squelette d’un projet, ça va être d’aller à l’écoute de l’expression des publics interviewés. Il y a toute une partie interviews et ateliers en principe dans le Design UX.

Isis : Est-ce que la façon de trouver des clients dans cette spécialité est la même que dans le Design Graphique classique ou est-ce qu’il y a des spécificités ?

Cécile : C’est un positionnement un peu particulier puisque non seulement ça demande des connaissances particulières. C’est un positionnement assez rare et un engagement que je mets au cœur de chaque projet. Quand je vais démarcher, je dis que je travaille sur du design d’information, du pictogramme, des infographies, de la communication visuelle tous supports, mais dans ma démarche, sachez que j’inclus toujours l’Accessibilité et le Design Inclusif dans tous mes projets. Et là il y a toute une partie de sensibilisation.

Donc tout le démarchage est orienté vers ce sujet-là. Je ne vais pas nécessairement expliquer ce qu’est un Graphiste, mais plutôt de quelle manière je vais aborder les sujets qui me sont confiés.

Isis : Est-ce que ça veut dire que tu as des clients qui te contactent pour du Graphisme et toi tu glisses l’Accessibilité dedans ?

Cécile : Oui, ce sont surtout des personnes qui vont être sensibles à ce discours-là, ou des clients historiques avec qui je travaillais en tant que Graphiste généraliste, et à chaque demande de projet, je leur dis “Sachez que désormais, on va aller dans cette direction-là”. Et là il y a toute cette partie d’accompagnement vers un design plus inclusif dans ce que je peux leur proposer.

Pour moi, c’est vraiment obligatoire de l’intégrer dans ce que je fais. Je travaille encore sur mon discours autour de comment l’amener car parfois, c’est tellement inconnu pour mes interlocuteurs qu’il y a vraiment ce travail d’amener le sujet sur la table et montrer comment on peut y répondre. Mais souvent j’ai des oreilles assez attentives et curieuses sur ce sujet.

Isis : Saurais-tu dire quelle est la proportion de personnes qui te disent “J’ai besoin d’un site Accessible” et celles qui te disent “J’ai besoin d’un site” et à qui tu amènes la partie Accessibilité ?

Cécile : C’est un peu difficile car je suis encore en transition avec mon business. Il y a encore une partie qui est rattachée à l’avant, dans laquelle j’instille ce nouvel angle d’attaque des projets. Et l’autre partie, ce sont des clients sensibilisés. Donc c’est un peu 50/50 pour l’instant.

Isis : Est-ce que tu es sur Malt ? Est-ce que tu identifies des entreprises que tu démarches toi-même ? Quels sont tes moyens de trouver tes clients ?

Cécile : Y en a vraiment plusieurs : le bouche-à-oreille, c’est ce qui marche le mieux. Sur les réseaux sociaux, surtout Linkedin, où je fais de la pédagogie sur le sujet. J’essaye de travailler sur du contenu ludique et accessible, ce qui va venir titiller la curiosité des acteurs déjà concernés et de personnes qui ne connaîtraient pas le sujet et vont aller creuser. Ce sont mes deux sources principales pour la prospection.

Après, ça va être de la candidature spontanée : “Ce que vous faites m’intéresse, voilà ce que je propose, allons-y ensemble”. Généralement, au moins ça crée une discussion et c’est très bien, et des fois ça va un peu plus loin.

Isis : Qu’aimerais-tu dire à des entrepreneurs au sujet de l’Accessibilité pour démocratiser le sujet ou pour se lancer là-dedans ?

Cécile : Être à l’écoute et aller questionner les personnes que vous voulez toucher. Par exemple, avant de lancer un service ou d’avoir tout construit, allez demander à des personnes handicapées de quoi elles ont besoin. Croyez-moi, il y en a bien plus que ce que vous pensez. Intégrez les besoins de vos utilisateurs finaux dans ce que vous proposez, bien avant de lancer une offre. Vraiment au tout début de votre idée ou projet, ce sera ça la clé.

Retrouve Cécile & d’autres Designers Graphiques spécialisés en Accessibilité !

Retrouve Cécile sur ses réseaux : 

Son profil Linkedin : www.linkedin.com/senuba

Son site : www.senuba.com

Voici également d’autres freelances spécialisés en Design Inclusif, recommandés par Cécile : 

Jojo, de Bleu Renard Studio : https://bleurenard-studio.co/

Anne-Sophie Tranchet : https://hello-bokeh.fr/

Ainsi que deux agences :

Adéquat : https://agence-adequat.fr/

Tactile Studio : https://tactilestudio.co/fr/

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Crédit photo de Cécile Rouyer utilisée pour la couverture : Fanny Combes

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